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page mise à jour le:

06/10/2008

 

 

En Inde, être Dalit c'est ne pas être...

 

Gandhi les appelait « Harijans » c’est à dire  « enfants de Dieu ». On les nommait « intouchables », mais ils préfèrent se désigner eux-mêmes du nom de « Dalits »ce qui veut dire  « hommes brisés ».

Leur condition est liée au système des castes existant depuis 2500 ans dans la société indienne

 Selon les textes religieux, la société est divisée en 4 grands ordres (appelés « varnas ») qui seraient issus du corps d’un dieu :

  •   Les brahmanes, sortis de la bouche, qui seuls ont droit à la connaissance des rituels et textes sacrés sanskrits, sont chargés de l’enseignement religieux.

  •   Les kshatriyas, venus du bras, appelés souvent guerriers ou princes, ont le droit de protéger la terre.

  •   Les vaishyas, issus de la cuisse, appartiennent aux fonctions de production et de commerce.

  •   Les shudras, sortis des pieds, servent les castes supérieures, ils sont paysans, artisans.

Les trois premiers « varnas » ont seuls droit au port du « cordon sacré », triple fil de coton porté sur l’épaule gauche et descendant jusqu’à la hanche droite.

                Chacun des groupes principaux est à son tour divisé en d’innombrables groupes et sous-groupes appelés « jatis ». On naît dans une « jati » et on ne peut en sortir, alors qu’autrefois l’acquisition du savoir permettait de changer de caste et même de devenir brahmane.

Les différentes « jatis » désignaient le plus souvent une activité professionnelle et aucune caste ne pouvait vivre en autarcie dans ce système complexe et hiérarchisé. Mais l’apparition de nouveaux métiers, de professions a transformé l’appartenance à une caste qui relève maintenant essentiellement de la naissance et non plus du métier.

                Les Dalits, considérés comme impurs, sont rejetés « hors caste ». Ils sont voués aux tâches ingrates ou jugées impures, telles que l’équarissage, le nettoyage des latrines et des égouts, la crémation des morts, le travail du cuir.

                Les Dalits constituent environ 17% de la population indienne (170 millions d’habitants). Ils sont présents dans tous les états de l’Inde avec toutefois un pourcentage plus élevé dans les zones rurales et les états du Sud (plus de 20% au Tamil Nadu).

                L’intouchabilité concerne essentiellement l’hindouisme mais elle se retrouve aussi dans les communautés musulmanes, chrétiennes et sikhs.         Être Dalit, c’est souffrir de l’oppression des hautes castes mais aussi des plus basses castes se trouvant juste au dessus. Dans les villages, le quartier des dalits est situé à l’écart des autres quartiers. Ils évitent d’entrer dans les zones habitées par les castes élevées où ils sont obligés  d’observer certaines règles de comportement. Ils n’ont pas accès à leurs temples, leurs puits, ne sont pas autorisés à entrer dans leurs maison. L’accès aux ressources naturelles et communes du village (zone boisée, réserves d’eau, de poisson, arbres fruitiers,..), était interdit, il y a peu de temps encore. Il est souvent restreint et il doit être négocié en permanence.

                Selon le Dr Gopal GURU, professeur de sociologie : « Aujourd’hui encore, cette ségrégation sert de couverture à l’exploitation économique. La plupart des Dalits n’ont toujours pas le droit de traverser la frontière invisible qui sépare leur quartier du reste du village. Mais rien n’empêche une domestique Dalit, dont l’ombre même pollue, de masser le corps de sa maîtresse. Des hommes de haute caste, pour leur part, ne voient aucun mal à violer une Dalit, ni à fréquenter des prostituées de basse caste, … qui commettraient un sacrilège en les touchant par accident dans la rue. » 1

Le travail forcé au village reste une pratique courante : il s’agit d’activités non rémunérées, au service personnel des hautes castes. S’ils ne s’y soumettent pas, les Dalits subissent un ostracisme ou un boycott social, on ne leur donne plus de travail au village. La ségrégation est plus violente dans les zones rurales : brimades, mauvais traitements, sévices, viols, meurtres souvent impunis. Depuis 1989, une loi prévoit un dispositif juridique destiné à poursuivre les responsables de ces violences. Encore faut-il avoir assez d’éducation et de courage pour surmonter la peur des représailles et aller porter plainte au commissariat…Et pourtant, les chiffres officiels de 1999 sont révélateurs : on recensait 26000 crimes et atrocités par an contre les castes inférieures. Et les réticences de la police à enregistrer les plaintes contres les castes supérieures laissent supposer qu’il s’agit là de la seule partie émergée du problème.

Plus récemment, lors du tsunami, on a pu constater que les discriminations subsistaient parmi les victimes de cette catastrophe. Dans certaines zones, ils n’ont pas été autorisés à rester dans les camps d’urgence, n’ont pas pu ainsi bénéficier des aides, des distributions d’urgence et les autorités publiques ont négligé leurs zones d’habitation lors des opérations de réparations, de nettoyage,…Ils furent obligés de nettoyer et de ramasser les corps, sans gants ni masques de protection pour un salaire de misère, sans prime, ni logement, ni nourriture.

Traditionnellement, ils n’ont pas le droit d’être propriétaires de terres. 80% des Dalits sont ouvriers agricoles saisonniers et ouvriers non qualifiés dans la construction et l’industrie de sous traitance. 80% des ouvriers agricoles sont Dalits…

                Pourtant depuis l’époque britannique, des programmes de distribution des terres aux Dalits ont été mis en œuvre mais il s’agit de très petites surfaces, rarement irriguées, insuffisantes pour les faire vivre. Les autorités ont mis en place un système de discrimination compensatoire au moyen de « quotas » pour les Dalits afin de favoriser leur accès à l’éducation publique, aux emplois dans l’administration, aux sièges électoraux nationaux et locaux. Constamment discuté et remis en cause, ce système ne contribue en fait qu’à l’émancipation d’une petite proportion de Dalits (moins de 2% selon les statistiques officielles). Les quotas sont loin d’être respectés et les postes souvent vacants.Ces mesures relèvent d’un paradoxe de la loi indienne : alors que l’intouchabilité est abolie (article 17 de la Constitution indienne), il est nécessaire, pour bénéficier de ces quotas, de justifier de son appartenance à une S.C. « Scheduled Caste » (caste répertoriée), au moyen d’un certificat accordé par l’administration…

La réussite de quelques Dalits n’efface en rien leurs difficiles conditions de vie. La misère, la religion, les menaces ou représailles ont entretenu une certaine acceptation de leur sort.

Les animaux des villages étaient souvent mieux traités que leurs ancêtres. Dans les villages du Maharashtra, ceux-ci « étaient contraints de porter des pots d’argiles autour du cou pour que leurs crachats ne polluent pas le sol foulé par les brahmanes, et des balais attachés à leur derrière pour effacer les traces de leurs pas ». Ils étaient « réduits au rang de serviteurs de villages et forcés de jouer les messagers, l’écume à la bouche, sous un soleil de plomb, pour annoncer l’arrivée des charrettes à cheval et des fonctionnaires du gouvernement ». (1)

Ils sont toujours considérés comme impurs et ne peuvent pas partager un repas avec une personne de caste supérieure. Si dans les villes, la ségrégation s’estompe du fait de la promiscuité obligatoire et parfois de l’ignorance des origines de chacun, de nouvelles règles s’instaurent tout de même dans certains quartiers. Un Dalit instruit et ayant un poste élevé se verra encore régulièrement agressé verbalement sur ses origines et ceci malgré son éducation.

Témoignage de Rajesh, 19 ans, du village de Paliyad (district d’Ahmadabad, ouest de l’Inde) :

 « Nous devons nous tenir à l’écart des membres des hautes castes. Cette règle, on l’a apprise en naissant. Aux éventaires des marchands de thé, nous avons des tasses à part, ébréchées et crasseuses, et nous sommes censés les nettoyer nous mêmes. Nous devons aller chercher notre eau à un quart d’heure de marche, parce que les fontaines du village nous sont interdites. Nous n’avons pas le droit d’entrer dans les temples et, à l’école, nous devions nous asseoir à l’extérieur, devant la porte…Les enfants des castes supérieures ne nous laissaient même pas toucher leur ballon de foot… On jouait avec des pierres. »

 

Cité par Dr Gopal GURU, professeur de sociologie à l’université de Pune, membre du Centre d’Etudes des Sociétésen développement de Delhi.

 

Un lynchage tragique

Crime du 15 octobre 2002

   « Dans l’après midi, cinq hommes ont été lynchés par les habitants du village de Jhajjar, proche de New Delhi, la capitale de l’Inde. Equarrisseurs de profession, ils auraient été aperçus en train de dépecer une vache, animal sacré par excellence. Les victimes étaient des Dalits. Un an et demi après les faits, policiers et habitants de Jhajjar ne gardent pas le même souvenir de cette journée maudite. Le père de l’un des tués, Budhram Bisnoin y voit une affaire de racket qui a mal tourné : « Mon fils transportait des carcasses d’animaux chaque jour et son trajet l’amenait devant le poste de police. Les agents lui réclamaient toujours un peu d’argent. Ce jour là, il a refusé. Alors, lui et ses amis ont été entraînés à l’intérieur et battus. L’un d’entre eux est mort sous leurs coups. Les policiers ont paniqué. Et ils ont incité la foule à lyncher les quatre autres, en inventant de toutes pièces cette histoire de dépeçage en public. ». Aucune enquête sérieuse n’a permis de faire la lumière sur ces évènements. Dans les jours qui ont suivi, le gouvernement fédéral s’est contenté de distribuer quelques indemnités aux veuves et orphelins. Les policiers n’ont pas été interrogés. Et aucune personnalité ne s’est déplacée. Pis, Giriraj Kishore, un proche du parti hindouiste au pouvoir, déclara sans rire que la vie d’une vache était plus précieuse que celle d’un être humain. « Mon fils avait trente ans. C’était un homme marié, avec trois enfants. Lui et ses camarades ont été tués parce qu’ils étaient Dalits. Les assassins ont dû penser qu’ils ne risquaient pas grand chose. Et ils avaient raison. »

  Marc Epstein, L’express, 3 mai 2004


 

(2ème partie)

Gandhi (1869-1948, de haute caste) lutta pour changer leur statut et faire en sorte que les abus et la ségrégation dont ils étaient victimes soient supprimés. Mais il n’envisageait pas l’abolition du système des castes contrairement au Docteur Ambedkar (1891-1956), né lui-même Dalit, qui créa dans les années 30, le premier mouvement d’émancipation des Dalits.

Comme d’autres Mahars (sous caste de Dalits du Maharashtra), son père avait été recruté par l’armée où il devint instructeur. Grâce à ce contexte favorable, le jeune Ambedkar fut admis dans une école britannique, puis à l’université de Bombay (où il fut l’un des premiers intouchables à y étudier). Aidé par le Maharadja de Baroda qui lui accorda une seconde bourse, il partit aux Etats Unis poursuivre ses études où il obtint sa maîtrise à l’Université de Colombia. Puis il termina ses études à Londres en passant son diplôme d’avocat et une thèse de Doctorat.

Contrairement à Gandhi qui personnifiait la tradition indienne par son costume traditionnel, Ambedkar, habillé à l’occidentale, incarnait les valeurs de l’individualisme et de la rationalité, et condamnait une tradition discriminatoire. Retenu par les Britanniques pour participer à la première Table Ronde de Londres en 1930, sa popularité commença à grandir parmi les Dalits. Cette première conférence fut boycottée par le parti du Congrès et il s’opposa à Gandhi sur la question du vote des Dalits, lors de la deuxième conférence. Il obtint gain de cause devant les Britanniques mais il fut toutefois par la suite contraint de signer le Pacte de Poona accordant moins de droits aux Dalits, suite à la grève de la faim de Gandhi pour qu’il renonce à ces acquis.

 

Ambedkar fut à l’origine de la création de trois partis politiques pour les Dalits. Avant l’indépendance, il fut ministre du travail dans le gouvernement intérimaire, puis ministre des lois dans le premier gouvernement de l’Inde indépendante. C’est à ce titre, qu’il fut chargé  de diriger le comité de rédaction de la Constitution Indienne qui prévoyait notamment l’extension du système des quotas pour les Dalits.

Sa popularité parmi les Dalits commença à grandir à la fin des années 20 grâce aux manifestations d’envergure qu’il organisa et qui rassemblèrent des dizaines de milliers de personnes à Mahad, près de Bombay ou à Nasik. Il s’agissait de résistance pacifique, de désobéissance civile où ils burent symboliquement l’eau du réservoir de Chowdar à Mahad ou tentèrent de pénétrer dans le temple de Kala Ram de Nasik.

Dans ces manifestations, il s’adressait aux Dalits et les poussait à retrouver leur dignité : « Les droits que l’on perd ne sont jamais retrouvés en mendiant, ni en faisant appel à la conscience des usurpateurs, mais uniquement par un combat impitoyable. Ce sont les chèvres que l’on offre en sacrifice, pas les lions. »

Dès 1935, s’opposant à Gandhi qui pensait pouvoir changer le cœur des hautes castes pour qu’ils acceptent les Dalits et leur ouvrent leurs temples, il annonça publiquement son dégoût de la religion : « A quoi sert une religion qui s’intéresse à la vie après la mort ? Et la qualité de la vie elle-même ? Seuls ceux qui sont bien placés et qui prospèrent dans ce monde peuvent se permettre de vivre dans la contemplation de la vie après la mort. Mais pourquoi devrions-nous vivre dans le giron d’une religion qui nous prive du droit de satisfaire des besoins aussi fondamentaux que l’eau, la nourriture et un toit, mais également de la dignité d’êtres vivants ? »

Il se tourna vers le bouddhisme au fil des années et il décida de se convertir publiquement en 1956 (juste avant de mourir), à Nagpur, entraînant dans cette démarche environ 500 000 Dalits.

Après sa mort, ses adeptes ne cessèrent d’augmenter. Il était devenu un symbole des progrès liés à la scolarisation, une source de fierté, un modèle. L’élite dalite actuelle voue encore un culte important à son "messie". Depuis sa disparition, aucun leader n’est parvenu à s’imposer au niveau national mais le message qu’il a transmis a pénétré les villages où les Dalits s’organisent grâce à des associations.

« Depuis 1996, l’ONU assimile clairement les discriminations fondées sur la caste à une forme de racisme. Et les pressions venues de l’étranger sont d’une importance capitale, car l’Inde cherche à soigner son image. » (Henri Tiphagne, président de l’association People’s Watch)

Maintenant cet éveil ne se limite plus à l’Union indienne puisque les Dalits ont fait connaître leur existence lors du Forum Mondial de Bombay de janvier 2004 où 1500 Dalits ont été parmi les premiers à franchir les portes de ce Forum. Bardés de bandeaux bleus où l’on pouvait lire "Cast out", ils se sont joints à la cérémonie d’ouverture. Au Forum 2005, à Porto Allègre, 22 hommes et femmes dalits sont venus représenter les "sans droits" de l’Union indienne. Une femme de cette délégation, Sudha Varghese déclarait: « A Bombay, on a pu venir nombreux parce que ça ne coûtait pas cher, on a pu montrer notre force, exposer notre situation et constater l’intérêt des gens. »

Pour eux, c’était sortir de l’invisibilité, c’était accroître leur chance d’obliger le gouvernement indien à, tout simplement, faire respecter la loi.

Pour Martin Macwan, coordinateur de la campagne nationale pour les droits humains des Dalits :« Le système des castes, c’est l’apartheid caché de l’Inde . Il n’y a qu’une solution : c’est que les mentalités changent .»

 

Hélène POUILLY,commission Inde, Cleppé (42).

Sources de l’article :

- Intouchable, une famille de parias dans Inde contemporaine de Narenda Jadhav, Ed° Fayard.

- « 99 réponses sur» Réseau Adecom.

- Les discriminations survivent au Tsunami, revue Amnesty international, février 2005.

- Sites internet : Intouchables, Human Rights...

Dalits dans une rizière

(photo Hélène Pouilly)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dalits au ramassage de cadavre

(photo Hélène Pouilly)

 

Dalits manutentionnaires

 

 

 

 

 

 

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