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En
Inde, être Dalit c'est ne pas être...
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Gandhi
les appelait « Harijans » c’est à dire « enfants
de Dieu ». On les nommait « intouchables », mais ils préfèrent
se désigner eux-mêmes du nom de « Dalits »ce qui veut dire
« hommes brisés ».
Leur
condition est liée au système des castes existant depuis 2500 ans dans
la société indienne.
Selon
les textes religieux, la société est divisée
en 4 grands ordres (appelés « varnas »)
qui seraient issus du corps d’un dieu :
-
Les brahmanes,
sortis de la bouche, qui seuls ont droit à la connaissance des
rituels et textes sacrés sanskrits, sont chargés de l’enseignement
religieux.
-
Les kshatriyas,
venus du bras, appelés souvent guerriers ou princes, ont le droit de
protéger la terre.
-
Les vaishyas,
issus de la cuisse, appartiennent aux fonctions de production et de
commerce.
-
Les shudras,
sortis des pieds, servent les castes supérieures, ils sont paysans,
artisans.
Les
trois premiers « varnas » ont seuls droit au port du « cordon
sacré », triple fil de coton porté sur l’épaule gauche et
descendant jusqu’à la hanche droite.
Chacun
des groupes principaux est à son tour divisé en d’innombrables groupes
et sous-groupes appelés « jatis ». On naît dans
une « jati » et on ne peut en sortir, alors qu’autrefois
l’acquisition du savoir permettait de changer de caste et même de
devenir brahmane.
Les
différentes « jatis » désignaient le plus souvent une
activité professionnelle et aucune caste ne pouvait vivre en autarcie
dans ce système complexe et hiérarchisé. Mais l’apparition de
nouveaux métiers, de professions a transformé l’appartenance à une
caste qui relève maintenant essentiellement de la naissance et non plus
du métier.
Les
Dalits, considérés comme impurs, sont rejetés « hors caste ».
Ils sont voués aux tâches
ingrates ou jugées impures, telles que l’équarissage, le nettoyage des
latrines et des égouts, la crémation des morts, le travail du cuir.
Les Dalits
constituent environ 17% de la population indienne (170 millions
d’habitants). Ils sont présents dans tous les états de l’Inde avec
toutefois un pourcentage plus élevé dans les zones rurales et les états
du Sud (plus de 20% au Tamil Nadu).
L’intouchabilité concerne essentiellement l’hindouisme mais
elle se retrouve aussi dans les communautés musulmanes, chrétiennes et
sikhs. Être
Dalit, c’est souffrir de l’oppression des hautes castes mais aussi des
plus basses castes se trouvant juste au dessus. Dans les villages, le
quartier des dalits est situé à l’écart des autres quartiers. Ils évitent
d’entrer dans les zones habitées par les castes élevées où ils sont
obligés d’observer certaines règles de
comportement. Ils n’ont pas accès à leurs temples, leurs puits, ne
sont pas autorisés à entrer dans leurs maison. L’accès aux ressources
naturelles et communes du village (zone boisée, réserves d’eau, de
poisson, arbres fruitiers,..), était interdit, il y a peu de temps
encore. Il est souvent restreint et il doit être négocié en permanence.
Selon le Dr Gopal GURU,
professeur de sociologie : « Aujourd’hui encore, cette
ségrégation sert de couverture à l’exploitation économique. La
plupart des Dalits n’ont toujours pas le droit de traverser la frontière
invisible qui sépare leur quartier du reste du village. Mais rien n’empêche
une domestique Dalit, dont l’ombre même pollue, de masser le corps de
sa maîtresse. Des hommes de haute caste, pour leur part, ne voient aucun
mal à violer une Dalit, ni à fréquenter des prostituées de basse
caste, … qui commettraient un sacrilège en les touchant par accident
dans la rue. » 1
Le
travail forcé au village reste une pratique courante :
il s’agit d’activités non rémunérées, au service personnel des
hautes castes. S’ils ne s’y soumettent pas, les Dalits subissent un
ostracisme ou un boycott social, on ne leur donne plus de travail au
village. La ségrégation est plus violente dans les zones rurales :
brimades, mauvais traitements, sévices, viols, meurtres souvent impunis.
Depuis 1989, une loi prévoit un dispositif juridique destiné à
poursuivre les responsables de ces violences. Encore faut-il avoir assez
d’éducation et de courage pour surmonter la peur des représailles et
aller porter plainte au commissariat…Et pourtant, les chiffres officiels
de 1999 sont révélateurs : on recensait 26000 crimes et atrocités
par an contre les castes inférieures. Et les réticences de la police à
enregistrer les plaintes contres les castes supérieures laissent supposer
qu’il s’agit là de la seule partie émergée du problème.
Plus
récemment, lors du tsunami, on a pu constater que les discriminations
subsistaient parmi les victimes de cette catastrophe.
Dans certaines zones, ils n’ont pas été autorisés à rester
dans les camps d’urgence, n’ont pas pu ainsi bénéficier des aides,
des distributions d’urgence et les autorités publiques ont négligé
leurs zones d’habitation lors des opérations de réparations, de
nettoyage,…Ils furent obligés de nettoyer et de ramasser les corps,
sans gants ni masques de protection pour un salaire de misère, sans
prime, ni logement, ni nourriture.
Traditionnellement,
ils n’ont pas le droit d’être propriétaires de terres. 80% des
Dalits sont ouvriers agricoles saisonniers et ouvriers non qualifiés dans
la construction et l’industrie de sous traitance. 80% des ouvriers
agricoles sont Dalits…
Pourtant depuis
l’époque britannique, des programmes de distribution des terres aux
Dalits ont été mis en œuvre mais il s’agit de très petites surfaces,
rarement irriguées, insuffisantes pour les faire vivre. Les autorités
ont mis en place un système de discrimination compensatoire au moyen de
« quotas » pour les Dalits afin de favoriser leur accès à
l’éducation publique, aux emplois dans l’administration, aux sièges
électoraux nationaux et locaux. Constamment discuté et remis en cause,
ce système ne contribue en fait qu’à l’émancipation d’une petite
proportion de Dalits (moins de 2% selon les statistiques officielles). Les
quotas sont loin d’être respectés et les postes souvent vacants.Ces
mesures relèvent d’un paradoxe de la loi indienne : alors que
l’intouchabilité est abolie (article 17 de la Constitution indienne),
il est nécessaire, pour bénéficier de ces quotas, de justifier de son
appartenance à une S.C. « Scheduled Caste » (caste répertoriée),
au moyen d’un certificat accordé par l’administration…
La
réussite de quelques Dalits n’efface en rien leurs difficiles
conditions de vie. La misère, la religion, les menaces ou représailles
ont entretenu une certaine acceptation de leur sort.
Les
animaux des villages étaient souvent mieux traités que leurs ancêtres.
Dans les villages du Maharashtra, ceux-ci « étaient contraints
de porter des pots d’argiles autour du cou pour que leurs crachats ne
polluent pas le sol foulé par les brahmanes, et des balais attachés à
leur derrière pour effacer les traces de leurs pas ». Ils étaient
« réduits au rang de serviteurs de villages et forcés de jouer les
messagers, l’écume à la bouche, sous un soleil de plomb, pour annoncer
l’arrivée des charrettes à cheval et des fonctionnaires du
gouvernement ». (1)
Ils
sont toujours considérés comme impurs et ne peuvent pas partager un
repas avec une personne de caste supérieure. Si dans les villes, la ségrégation
s’estompe du fait de la promiscuité obligatoire et parfois de
l’ignorance des origines de chacun, de nouvelles règles s’instaurent
tout de même dans certains quartiers. Un Dalit instruit et ayant un poste
élevé se verra encore régulièrement agressé verbalement sur ses
origines et ceci malgré son éducation.
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Témoignage
de Rajesh, 19 ans, du
village de Paliyad (district d’Ahmadabad, ouest de l’Inde) :
« Nous
devons nous tenir à l’écart des membres des hautes castes.
Cette règle, on l’a apprise en naissant. Aux éventaires des
marchands de thé, nous avons des tasses à part, ébréchées
et crasseuses, et nous sommes censés les nettoyer nous mêmes.
Nous devons aller chercher notre eau à un quart d’heure de
marche, parce que les fontaines du village nous sont interdites.
Nous n’avons pas le droit d’entrer dans les temples et, à
l’école, nous devions nous asseoir à l’extérieur, devant
la porte…Les enfants des castes supérieures ne nous
laissaient même pas toucher leur ballon de foot… On jouait
avec des pierres. »
Cité
par Dr Gopal GURU, professeur de sociologie à l’université
de Pune, membre du Centre d’Etudes des Sociétésen développement
de Delhi.
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Un
lynchage tragique
Crime
du 15 octobre 2002
« Dans
l’après midi, cinq hommes ont été lynchés par les
habitants du village de Jhajjar, proche de New Delhi, la
capitale de l’Inde. Equarrisseurs de profession, ils auraient
été aperçus en train de dépecer une vache, animal sacré par
excellence. Les victimes étaient des Dalits. Un an et demi après
les faits, policiers et habitants de Jhajjar ne gardent pas le même
souvenir de cette journée maudite. Le père de l’un des tués,
Budhram Bisnoin y voit une affaire de racket qui a mal tourné :
« Mon fils transportait des carcasses d’animaux chaque
jour et son trajet l’amenait devant le poste de police. Les
agents lui réclamaient toujours un peu d’argent. Ce jour là,
il a refusé. Alors, lui et ses amis ont été entraînés à
l’intérieur et battus. L’un d’entre eux est mort sous
leurs coups. Les policiers ont paniqué. Et ils ont incité la
foule à lyncher les quatre autres, en inventant de toutes pièces
cette histoire de dépeçage en public. ». Aucune enquête
sérieuse n’a permis de faire la lumière sur ces évènements.
Dans les jours qui ont suivi, le gouvernement fédéral
s’est contenté de distribuer quelques indemnités aux veuves
et orphelins. Les policiers n’ont pas été interrogés. Et
aucune personnalité ne s’est déplacée. Pis, Giriraj Kishore,
un proche du parti hindouiste au pouvoir, déclara sans rire que
la vie d’une vache était plus précieuse que celle d’un être
humain. « Mon fils avait trente ans. C’était un homme
marié, avec trois enfants. Lui et ses camarades ont été tués
parce qu’ils étaient Dalits. Les assassins ont dû penser
qu’ils ne risquaient pas grand chose. Et ils avaient raison. »
Marc
Epstein, L’express, 3 mai 2004
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(2ème
partie)
Gandhi
(1869-1948, de haute caste) lutta pour changer leur statut et faire en
sorte que les abus et la ségrégation dont ils étaient victimes soient
supprimés. Mais il n’envisageait
pas l’abolition du système des castes contrairement au Docteur Ambedkar
(1891-1956), né lui-même Dalit, qui créa dans les années 30, le
premier mouvement d’émancipation des Dalits.
Comme
d’autres Mahars (sous caste de Dalits du Maharashtra), son père avait
été recruté par l’armée où il devint instructeur. Grâce à ce
contexte favorable, le jeune Ambedkar fut admis dans une école
britannique, puis à l’université de Bombay (où il fut l’un des
premiers intouchables à y étudier). Aidé par le Maharadja de Baroda qui
lui accorda une seconde bourse, il partit aux Etats Unis poursuivre ses
études où il obtint sa maîtrise à l’Université de Colombia. Puis il
termina ses études à Londres en passant son diplôme d’avocat et une
thèse de Doctorat.
Contrairement
à Gandhi qui personnifiait la tradition indienne par son costume
traditionnel, Ambedkar,
habillé à l’occidentale, incarnait les valeurs de l’individualisme
et de la rationalité, et condamnait une tradition discriminatoire. Retenu
par les Britanniques pour participer à la première Table Ronde de
Londres en 1930, sa popularité commença à grandir parmi les Dalits.
Cette première conférence fut boycottée par le parti du Congrès et il
s’opposa à Gandhi sur la question du vote des Dalits, lors de la
deuxième conférence. Il obtint gain de cause devant les Britanniques
mais il fut toutefois par la suite contraint de signer le Pacte de Poona
accordant moins de droits aux Dalits, suite à la grève de la faim de
Gandhi pour qu’il renonce à ces acquis.
Ambedkar
fut à l’origine de la création de trois partis politiques pour les
Dalits. Avant l’indépendance,
il fut ministre du travail dans le gouvernement intérimaire, puis
ministre des lois dans le premier gouvernement de l’Inde indépendante.
C’est à ce titre, qu’il fut chargé de diriger le comité de
rédaction de la Constitution Indienne qui prévoyait notamment l’extension
du système des quotas pour les Dalits.
Sa
popularité parmi les Dalits commença à grandir à la fin des années 20
grâce aux manifestations d’envergure qu’il organisa et qui
rassemblèrent des dizaines de milliers de personnes à Mahad, près de
Bombay ou à Nasik. Il s’agissait de résistance pacifique, de
désobéissance civile où ils burent symboliquement l’eau du réservoir
de Chowdar à Mahad ou tentèrent de pénétrer dans le temple de Kala Ram
de Nasik.
Dans
ces manifestations, il s’adressait aux Dalits et les poussait à
retrouver leur dignité : « Les droits que l’on perd ne
sont jamais retrouvés en mendiant, ni en faisant appel à la conscience
des usurpateurs, mais uniquement par un combat impitoyable. Ce sont les
chèvres que l’on offre en sacrifice, pas les lions. »
Dès
1935, s’opposant à Gandhi qui pensait pouvoir changer le cœur des
hautes castes pour qu’ils acceptent les Dalits et leur ouvrent leurs
temples, il annonça publiquement son dégoût de la religion :
« A quoi sert une religion qui s’intéresse à la vie après la
mort ? Et la qualité de la vie elle-même ? Seuls ceux qui sont
bien placés et qui prospèrent dans ce monde peuvent se permettre de
vivre dans la contemplation de la vie après la mort. Mais pourquoi
devrions-nous vivre dans le giron d’une religion qui nous prive du droit
de satisfaire des besoins aussi fondamentaux que l’eau, la nourriture et
un toit, mais également de la dignité d’êtres vivants ? »
Il
se tourna vers le bouddhisme au fil des années et il décida de se
convertir publiquement en 1956 (juste avant de mourir), à Nagpur,
entraînant dans cette démarche environ 500 000 Dalits.
Après
sa mort, ses adeptes ne cessèrent d’augmenter. Il était devenu un
symbole des progrès liés à la scolarisation, une source de fierté, un
modèle. L’élite dalite actuelle voue encore un culte important à son
"messie". Depuis sa disparition, aucun leader n’est parvenu
à s’imposer au niveau national mais le message qu’il a transmis a
pénétré les villages où les Dalits s’organisent grâce à des
associations.
« Depuis
1996, l’ONU assimile clairement les discriminations fondées sur la
caste à une forme de racisme. Et les pressions venues de l’étranger
sont d’une importance capitale, car l’Inde cherche à soigner son
image. » (Henri Tiphagne, président de l’association People’s
Watch)
Maintenant
cet éveil ne se limite plus à l’Union indienne puisque les
Dalits ont fait connaître leur existence lors du Forum Mondial de Bombay
de janvier 2004 où 1500 Dalits ont été parmi les premiers à
franchir les portes de ce Forum. Bardés de bandeaux bleus où l’on
pouvait lire "Cast out", ils se sont joints à la cérémonie d’ouverture.
Au Forum 2005, à Porto Allègre, 22 hommes et femmes dalits sont venus
représenter les "sans droits" de l’Union indienne. Une femme
de cette délégation, Sudha Varghese déclarait: « A
Bombay, on a pu venir nombreux parce que ça ne coûtait pas cher, on a pu
montrer notre force, exposer notre situation et constater l’intérêt
des gens. »
Pour
eux, c’était sortir de l’invisibilité, c’était accroître leur
chance d’obliger le gouvernement indien à, tout simplement, faire
respecter la loi.
Pour
Martin Macwan, coordinateur de la campagne nationale pour les droits
humains des Dalits :« Le
système des castes, c’est l’apartheid caché de l’Inde . Il
n’y a qu’une solution : c’est que les mentalités
changent .»
Hélène
POUILLY,commission Inde, Cleppé (42).
Sources
de l’article :
-
Intouchable, une famille de parias dans Inde contemporaine de Narenda
Jadhav, Ed° Fayard.
-
« 99 réponses sur» Réseau Adecom.
-
Les discriminations survivent au Tsunami, revue Amnesty international,
février 2005.
-
Sites internet : Intouchables, Human Rights... |

Dalits
dans une rizière
(photo
Hélène Pouilly)
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